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Ilse Bing, une entrevue

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Dans son livre, Jüdische Portraits, la photographe allemande Herlinde Koelbl publie aussi les entretiens qu’elle a eu avec les personnalités photographiées.

Quelques passages de l’entretien avec Ilse Bing ont retenu mon attention. De nombreux photographes présentés dans ce blog sont « américains »; beaucoup d’entre eux le sont devenus à cause des circonstances, Breitenbach ou Bing par exemple. Il est bon de s’en souvenir dans la mesure où l’origine, la nationalité, le parcours personnel ont de l’influence sur l’œuvre d’un artiste.

Herlinde Koelbl: Le judaïsme a-t-il eu sur vous une quelconque influence?
Ilse Bing: Consciemment, non. Je suis, à vrai dire, un cocktail international, un mélange de différentes cultures. J’ai grandi en Allemagne, puis j’ai vécu dix ans à Paris comme artiste, et c’est à Paris que je me suis réellement trouvée moi-même et épanouie. Je vis ici aux États-Unis depuis 1941 et ce pays lui-aussi m’a façonnée.

H.K.: Que signifie pour vous le mot patrie?
I.B.: La patrie, pour moi, c’est le monde entier. Je n’ai aucun point d’attache dans le monde et ce qui me plaît, c’est de pouvoir être enracinée partout. Je dois d’ailleurs vous préciser que c’est de mon plein gré que j’ai quitté l’Allemagne – c’était en 1930, avant Hitler donc. Je me sentais à l’étroit là-bas, je ne pouvais pas m’y épanouir. Dès le premier jour à Paris, dès la première minute, j’ai su que j’y serais heureuse. En vérité, Paris n’est pas ma patrie, mais c’est là que j’ai mes racines.

H.K.: Vous m’avez montré tout à l’heure un tableau, un collage avec une clef.
I.B.: C’était la clef de mon appartement, de mon cher appartement parisien. Quand je suis arrivée dans le camp de concentration français, je me suis dit: « Dans quinze jours je serai de retour chez moi », et j’ai mis la clef dans ma poche. Et elle est toujours restée avec moi, en souvenir.

H.K.: Vous avez dit que vous avez été internée dans un camp de concentration en France?
I.B.: Beaucoup de gens les appellent « camps d’internement » sous prétexte qu’on n’y était pas maltraité. Mais pour moi c’était un camp de concentration comme un autre. Être séparée de mon mari, ne pas savoir où il était, ne pas savoir ce qui se passait dehors, dans le monde! J’étais assise devant le barbelés. De l’autre côté, il y avait une grande route. Et, sur cette route, on voyait passer les Français fuyant les nazis, fuyant l’invasion en emportant tous leurs biens. Les uns allaient à pied, les autres en voiture, d’autres encore à vélo. C’était un mouvement ininterrompu et j’avais le sentiment que pour ces gens, il y avait au moins un ici et un ailleurs, tandis que pour moi, il n’y avait qu’un ici. L’autre sentiment, c’était la honte: quand les officiers élégants traversaient le camp des femmes ou quand nous prenions une douche, les Françaises avaient le droit de rester habillées, mais nous, nous étions toutes obligées d’être nues. L’absence de liberté, l’absence absolue de liberté et la dégradation. J’avais toujours une lame de rasoir sur moi. J’avais décidé de ne pas me laisser interner par les nazis. Je me serais suicidée avant. Mais on peut supporter beaucoup plus de choses qu’on ne croit. C’était pire que tout ce que l’on pouvait imaginer et l’on arrivait pourtant à reculer encore les limites du possible. D’un autre côté, on s’enrichit d’avoir traversé de telles épreuves, si on s’en sort sans dégâts physiques ou intellectuels. Je ne souhaite évidemment cela à personne, mais en définitive, j’y ai gagné quelque chose. J’y ai beaucoup  perdu sur le plan matériel, mais humainement cela m’a grandie.

H.K.: Était-ce (aussi) un signe de maturation, de cesser de prendre des photos?
I.B.: Je ne pouvais plus rien dire de neuf avec ce médium. J’ai cessé de travailler avec un appareil photo quand je suis parvenue au sommet de mon parcours de photographe. Je ne parvenais plus à exprimer ce que je ressentais par la photo. J’aurais certes pu faire encore de belles images, mais ça ne venait plus de   l’intérieur. Le caractère de mon travail a changé avec mon évolution et il a maintenant un nouveau visage.

En rappel:
Herlinde Koelbl, Portraits juifs, L’Arche, Paris, 2003 – trad. de Jüdische Portraits paru en 1988 (ou 89).

Et ne pas oublier le site officiel de H. Koelbl

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